Emmanuel Leclercq : Entreprendre sa vie quand rien ne semblait écrit

Abandonné à Bombay quelques jours après sa naissance puis adopté en France, Emmanuel Leclercq est devenu philosophe, enseignant et fondateur de Devenir pour Agir. Il raconte comment le doute, l’écoute et la quête de sens peuvent transformer une histoire subie en capacité d’action.

Le récit des premiers jours d’Emmanuel repose sur les informations qui lui ont été transmises par les religieuses et sa famille adoptive. Les convictions philosophiques et religieuses exprimées sont les siennes.

CE QUE VOUS ALLEZ RETENIR

  • Comment vivre avec une part irréductible de mystère dans sa propre histoire.
  • Pourquoi l’adoption peut réunir plusieurs récits sans les effacer.
  • Comment une humiliation scolaire peut devenir un moteur sans devenir une vérité.
  • Ce que quatre années de séminaire lui ont appris sur le doute et les institutions.
  • Pourquoi la philosophie doit être incarnée dans le réel.
  • Comment distinguer ce que l’on fait de ce que l’on est.
  • Pourquoi l’écoute est, selon Emmanuel, la première vertu du dirigeant.
  • Comment Devenir pour Agir transforme l’interview en espace de réflexion.

LES TEMPS FORTS

  • 03:39 — Ce que ses origines ont transmis à Emmanuel : simplicité et authenticité.
  • 06:30 — Les dix premiers jours inconnus et le récit de son sauvetage à Bombay.
  • 09:46 — Arriver en France à 11 mois et grandir dans une famille de cinq enfants adoptés.
  • 12:31 — La foi, la politique et les premières passions.
  • 16:02 — Quatre années de séminaire et l’épreuve d’en être écarté.
  • 18:34 — Le professeur qui le croyait incapable de poursuivre des études.
  • 25:00 — La philosophie comme outil pour poser de vraies questions.
  • 42:58 — L’écoute comme première vertu de l’entrepreneur.
  • 45:20 — L’illusion la plus dangereuse : croire que l’on sait tout.
  • 48:46 — Devenir pour Agir, une plateforme d’entretiens philosophiques.

Accepter de ne pas connaître les premières pages

Emmanuel Leclercq ne connaît pas les dix premiers jours de sa vie. D’après le récit qui lui a été transmis, il est retrouvé en 1982 dans une décharge de Bombay, avec son prénom indien, Robin, sa date de naissance et le prénom de sa mère inscrits auprès de lui. Il est recueilli par les Missionnaires de la Charité et arrive en France à l’âge de 11 mois.

Cette absence de certitude nourrit moins une recherche de réponse définitive qu’une réflexion sur le mystère. Dans un monde obsédé par la maîtrise, Emmanuel accepte qu’une partie de son histoire demeure inaccessible. La philosophie l’aide non pas à tout expliquer, mais à approcher ce qu’il ne pourra jamais entièrement savoir.

Grandir dans une famille faite de plusieurs histoires

Ses parents adoptifs accueillent cinq enfants aux parcours différents : deux enfants nés en Inde, deux en France et un en Haïti. Emmanuel garde de son enfance le souvenir dominant de l’amour et une reconnaissance profonde envers ce couple qui a choisi d’accueillir des histoires qui n’étaient pas les leurs.

L’adoption ne supprime pas les origines. Lors d’un retour en Inde, des enfants de la rue lui offrent un bracelet en lui demandant de ne jamais oublier d’où il vient. Cet objet devient un rappel concret : rester ancré dans la simplicité, l’authenticité et le réel.

Refuser qu’un jugement scolaire décide d’une vie

Emmanuel se décrit comme un élève en difficulté. En seconde, un professeur lui annonce devant sa classe qu’il ne posséderait pas les capacités intellectuelles pour poursuivre des études et lui suggère un métier manuel dans un hôtel. Le soir même, l’adolescent décide de lui prouver le contraire.

Le chemin reste difficile : il passe par le rattrapage pour obtenir son baccalauréat. Emmanuel ne transforme pas cet épisode en discours simpliste sur la volonté. Il reconnaît qu’une voie peut réellement ne pas nous convenir. Mais il refuse qu’une autorité extérieure enferme trop tôt quelqu’un dans une définition de ses capacités.

Poser des questions, même lorsqu’elles dérangent

La foi occupe une place importante dans son éducation et sa vie. À 33 ans, Emmanuel entre au séminaire pour devenir prêtre. Quatre ans plus tard, l’institution lui demande de partir, notamment parce qu’il ne correspondrait pas au profil attendu et poserait trop de questions.

L’épreuve est douloureuse. Avec le recul, elle confirme pourtant une caractéristique centrale de son parcours : Emmanuel ne peut adhérer sans chercher à comprendre. Ce besoin n’est pas pour lui un doute hostile, mais une manière d’habiter réellement une conviction.

Faire de la philosophie un outil de vie

Après le baccalauréat, Emmanuel se tourne vers la philosophie pour comprendre l’humain. Il ne la conçoit pas comme une discipline réservée aux spécialistes. Elle sert à formuler les questions sur lesquelles une pensée et une action peuvent réellement se construire.

Dans ses cours, il interdit téléphones et ordinateurs portables. Le geste ne relève pas d’une nostalgie technique : il veut recréer de l’attention, de l’écriture et de la participation. Pour lui, réfléchir exige de résister au réflexe de la distraction permanente.

Ne pas confondre une personne avec sa fonction

Lorsqu’on demande à quelqu’un de se présenter, la réponse commence souvent par le métier. Emmanuel y voit une confusion : une fonction décrit une responsabilité, pas une identité.

Cette distinction importe particulièrement dans l’entreprise. Le titre peut donner du pouvoir et organiser les rôles, mais il ne dit pas qui est la personne. Remettre l’humain au centre suppose donc de rencontrer les collaborateurs autrement que comme des ressources ou des postes dans un organigramme.

Écouter avant de vouloir conduire

À la question de la première vertu philosophique de l’entrepreneur, Emmanuel répond : l’écoute. Diriger implique une vision, mais l’entreprise reste composée de femmes et d’hommes qui ont besoin d’être considérés.

Écouter ne consiste pas à attendre son tour de parler. C’est reconnaître que l’autre peut apporter une information, un désaccord ou une expérience utile. Même lorsqu’une décision finale ne change pas, la possibilité de s’exprimer reconnaît l’existence de celui qui la vivra.

Savoir que l’on ne sait pas

L’illusion la plus dangereuse du dirigeant est de croire qu’il sait tout. L’expérience, le succès ou le statut peuvent progressivement refermer la curiosité qui avait permis de commencer.

Emmanuel invite les entrepreneurs à rester disponibles au monde et à ce qui les déstabilise. L’ignorance n’est pas une faiblesse à masquer : elle crée le désir de comprendre et laisse de la place à l’apprentissage. Celui qui pense ne plus rien avoir à apprendre a déjà cessé d’évoluer.

Créer Devenir pour Agir

Avec Devenir pour Agir, Emmanuel construit une plateforme d’interviews philosophiques de personnalités. Il ne cherche pas à reproduire un entretien journalistique. Il propose à ses invités de prendre du recul sur ce qu’ils font pour mieux interroger qui ils sont.

Les philosophes entrent dans la conversation par des citations auxquelles les invités doivent répondre. Pendant une trentaine de minutes, la rentabilité, les chiffres et l’efficacité immédiate s’effacent. L’échange devient une respiration et un exercice de découverte de soi.

Revenir en Inde pour remercier

Emmanuel retourne en Inde plusieurs décennies après son adoption, non pour rechercher ses parents biologiques, mais pour remercier les religieuses qui se sont occupées de lui. Avant le départ, sa mère adoptive lui demande s’il revient parce qu’il n’est pas heureux en France. À son retour, elle lui demande s’il veut repartir vivre là-bas.

Ces questions lui font découvrir une inquiétude qu’il n’avait jamais envisagée. Le voyage vers ses origines devient aussi une manière de mieux comprendre ceux qui l’ont adopté. Une même décision peut porter un sens évident pour soi et réveiller une peur profonde chez l’autre.

Entreprendre comme refus de la fatalité

Le parcours d’Emmanuel ne correspond pas au récit entrepreneurial traditionnel. Il n’en demeure pas moins une création : transformer ce qui manquait en projet, rendre la philosophie accessible et construire un lieu où la pensée prépare l’action.

Entreprendre sa vie ne signifie pas tout contrôler. Cela consiste plutôt à choisir une direction à partir de pages que l’on n’a pas écrites, à rester capable de changer de sentier et à reconnaître que l’on ne connaît jamais totalement la destination.

POURQUOI ÉCOUTER CET ÉPISODE ?

Cet épisode s’adresse aux dirigeants, aux enseignants et à toutes celles et ceux qui cherchent du sens sans vouloir de réponse facile. Emmanuel Leclercq montre comment le questionnement peut devenir une discipline d’action et comment l’écoute protège l’entreprise de l’aveuglement.

À PROPOS D’EMMANUEL LECLERCQ

Emmanuel Leclercq est philosophe, essayiste, enseignant-chercheur et fondateur de Devenir pour Agir, une plateforme d’entretiens philosophiques avec des personnalités.

RESSOURCES CITÉES

  • Devenir pour Agir : plateforme fondée par Emmanuel Leclercq.
  • Les Missionnaires de la Charité et Mère Teresa : cités dans le récit de ses premiers mois.
  • Le Petit Prince, d’Antoine de Saint-Exupéry : livre recommandé dans l’épisode.
  • Va, vis et deviens : film rapproché par Emmanuel de son propre parcours.
  • Guy Savoy : chef cité pour son alliance de l’exigence, de la douceur et de l’écoute.

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