Jacques Thipthiphakone : Bâtir un groupe grâce au travail, aux rencontres et à la confiance

Au début de la vingtaine, sans diplôme dans la restauration ni patrimoine, Jacques Thipthiphakone signe un emprunt d’environ 540 000 € pour ouvrir son premier restaurant. Dix ans plus tard, il dirige neuf entreprises et emploie près de 130 personnes. Il raconte une aventure façonnée par le travail, la famille, les rencontres et l’envie de transmettre.

Cet épisode a été enregistré en 2017. Les chiffres, fonctions et entreprises cités correspondent à la situation de Jacques Thipthiphakone au moment de l’entretien.

CE QUE VOUS ALLEZ RETENIR

  • Pourquoi une dispute familiale conduit Jacques à partir aux États-Unis et à découvrir le travail dans la restauration.
  • Comment il se retrouve, à 18 ans, responsable d’un restaurant près de Chicago.
  • Pourquoi il accepte de s’endetter d’environ 540 000 € au début de la vingtaine pour ouvrir Le Wok à Rennes.
  • Comment le réinvestissement systématique des bénéfices finance les ouvertures suivantes.
  • Pourquoi l’humain, davantage que les locaux ou les financements, devient la principale limite à la croissance.
  • Comment les rencontres font naître le BDS, WhiteFields Café et le projet AVEC.

LES TEMPS FORTS

  • 01:00 — Une dispute avec son père change la trajectoire de Jacques.
  • 06:40 — À 18 ans, il apprend à gérer un restaurant « à l’américaine » près de Chicago.
  • 15:27 — Il revient à Rennes avec une consigne : acquérir l’expérience qui lui manque.
  • 19:05 — Il ouvre Le Wok, son premier restaurant, en avril 2007.
  • 22:00 — Son premier emprunt atteint environ 540 000 €.
  • 31:25 — La famille, les associés et les valeurs qui structurent le groupe.
  • 42:15 — Sa méthode de recrutement fondée sur l’attitude, l’équilibre et l’envie.
  • 47:30 — L’histoire de Li, salarié devenu chef de cuisine après dix ans dans le groupe.
  • 55:20 — Le réinvestissement des gains finance les nouvelles ouvertures.
  • 59:20 — Pourquoi Jacques renonce à développer Le Wok en franchise et lance le BDS.
  • 1:03:00 — Sa rencontre avec Romain Danzé, futur associé du BDS.
  • 1:14:15 — La naissance de WhiteFields Café, un food court imaginé dans l’urgence.
  • 1:22:00 — AVEC, un lieu de vie réunissant restauration, création, moto et tatouage.
  • 1:31:34 — Sa définition d’un serial entrepreneur.

De Rennes à Chicago : le travail comme électrochoc

Le parcours de Jacques ne commence pas par un business plan. En BTS négociation et relation client, peu assidu et sans idée précise de son avenir, il se dispute avec son père et quitte le domicile familial. Après quelques nuits dans sa voiture, sa sœur lui propose de la rejoindre près de Chicago, où elle travaille dans la restauration avec son mari.

Jacques connaît déjà cet univers : pendant plusieurs étés, il a débarrassé les tables du restaurant familial et revendu en France des vêtements achetés aux États-Unis. Mais cette fois, il ne vient pas pour quelques semaines. À 18 ans, son beau-frère lui confie les clés d’un établissement et lui demande de le gérer.

Il apprend sur le terrain : la caisse, les salaires, le recrutement, les licenciements et l’organisation du service. Cette autonomie brutale transforme son rapport au travail. Celui qui accumulait les absences au lycée passe désormais ses journées au restaurant, au point d’être surnommé « le fantôme d’Elmhurst ».

« Aux États-Unis, il n’y a pas de problème dans l’âge, dans le travail. Ce n’est pas parce que tu as 18 ans que tu ne vas pas pouvoir diriger. »

Revenir en France avec le bagage de l’expérience

Après un an, l’isolement et l’intensité du rythme américain commencent à peser. Jacques décide de revenir à Rennes, notamment pour rejoindre celle qui deviendra sa femme. Son beau-frère lui donne alors une direction simple : puisqu’il n’a pas le bagage des études, il doit revenir avec celui de l’expérience : et ouvrir un restaurant.

Avant de se lancer, Jacques veut maîtriser la cuisine japonaise. Il rejoint Le Fuji, une institution rennaise, en annonçant dès le départ qu’il ne restera qu’un an. Dans une cuisine de quelques mètres carrés, il complète l’apprentissage commencé à Chicago et se prépare à créer son propre établissement.

Signer un premier emprunt de 540 000 €

En avril 2007, Jacques ouvre Le Wok avenue Janvier, à Rennes, avec son épouse Anne-Sophie et son beau-frère Nicolas. Le projet cumule les obstacles : une équipe inconnue du secteur, un concept encore peu répandu, un ancien magasin orthopédique à transformer entièrement et aucune expérience entrepreneuriale reconnue en France.

Un banquier accepte néanmoins de les suivre. Le premier emprunt de Jacques s’élève à environ 540 000 €. Il signe au début de la vingtaine, sans patrimoine à mettre en garantie et sans mesurer complètement la portée de son engagement.

« Pour entreprendre, il faut prendre des risques. Et il faut être aussi inconscient, des fois. »

Cette inconscience n’est pas présentée comme une méthode universelle. Elle explique plutôt la liberté avec laquelle Jacques a pu se lancer : il n’avait ni confort à protéger, ni carrière à quitter, ni certitude à perdre.

Réinvestir avant de profiter

Le Wok rencontre rapidement son public. La nouveauté du concept, les travaux visibles depuis la rue et le réseau professionnel de ses associés créent une forte curiosité au lancement. Mais le succès du premier établissement n’est pas consommé : les bénéfices sont réinjectés dans de nouvelles ouvertures.

Un deuxième Wok voit le jour, puis d’autres concepts comme Piment Rouge, Le Moon ou Monsieur Yak. Pour Jacques, la croissance n’est pas une accumulation de trophées. Chaque nouvel établissement permet de confier davantage de responsabilités, de créer des emplois et d’ouvrir une nouvelle étape pour l’équipe.

Cette logique prolonge une valeur transmise par son beau-frère au moment de son départ des États-Unis :

« Redonne ce que je t’ai donné à d’autres personnes. »

L’humain, moteur et limite de la croissance

Au moment de l’entretien, les neuf entreprises du groupe représentent environ 130 emplois. Jacques insiste moins sur le nombre que sur les trajectoires individuelles. Il raconte notamment celle de Li, qu’il voulait écarter après quelques jours et à qui ses proches ont demandé de laisser une chance.

Dix ans plus tard, Li est toujours là. Il est devenu chef de cuisine, a fondé une famille et acheté une maison. Son évolution a aussi permis à Jacques et à ses associés de déléguer, de faire confiance et de développer d’autres établissements.

« Le frein au développement aujourd’hui, ça va être l’humain. »

Les locaux et les financements ne manquent plus. Ce qui manque, ce sont des personnes capables de devenir des piliers : chefs, responsables de salle, managers et futurs associés. La croissance dépend alors de la capacité du groupe à recruter, former et faire grandir.

Abandonner une piste pour trouver le bon concept

Au départ, Jacques imagine Le Wok comme une future chaîne, puis comme une franchise. Les difficultés d’approvisionnement et de recrutement rendent toutefois le modèle difficile à reproduire. Plutôt que de forcer le développement, l’équipe décide de changer de direction.

Le BDS naît d’un souvenir des États-Unis : les sports bars où l’on peut suivre un match tout en mangeant. Le projet se construit avec Romain Danzé, alors capitaine du Stade Rennais, rencontré comme client du Wok avant de devenir un ami puis un associé.

L’association apporte une nouvelle visibilité au groupe. Elle attire les médias et ouvre la voie à des opérations inattendues, comme la privatisation du BDS par Virgin Radio quelques semaines après son ouverture. Jacques accepte sans connaître précisément le chiffre d’affaires qu’il risque de perdre ce jour-là. L’événement contribue finalement à installer la notoriété du lieu.

WhiteFields Café et AVEC : créer des lieux plutôt que répéter des restaurants

WhiteFields Café naît lui aussi d’une contrainte. Un agent immobilier propose dans l’urgence un vaste plateau initialement destiné à un restaurant interentreprises. Jacques et ses associés découvrent un espace encore en chantier et doivent répondre presque immédiatement.

Quelques jours plus tôt, ils étaient en Thaïlande, où les food courts réunissent plusieurs cuisines dans un même lieu. L’idée s’impose : proposer quatre univers culinaires, une circulation libre et un usage du lieu différent selon le moment de la journée.

Le projet suivant, AVEC, pousse cette logique plus loin. Restaurant, boutique, garage consacré aux motos et voitures, salon de tatouage et barbier doivent cohabiter dans un même espace. Le nom résume l’intention : entreprendre et vivre des expériences avec la famille, les amis, les créateurs et les clients.

Être serial entrepreneur, selon Jacques

Pour Jacques, entreprendre en série n’est pas seulement multiplier les sociétés. C’est rechercher l’émotion particulière qui accompagne un nouveau projet : les rencontres, le stress, le risque, l’adrénaline et l’année de travail nécessaire pour transformer une idée en lieu réel.

« Quand on n’a plus de projet, quand on n’a plus d’ouverture, en fait, on s’ennuie. »

Cette définition clôt un épisode fondateur. Jacques est le premier invité à avoir fait confiance à Serial Entrepreneurs, avant même que le podcast n’existe véritablement. Son principe de transmission : redonner à d’autres ce que l’on a reçu : raconte aussi, en creux, la naissance du projet.

POURQUOI ÉCOUTER CET ÉPISODE ?

Cet épisode s’adresse à celles et ceux qui veulent comprendre la construction concrète d’un groupe de restauration : apprendre un métier sur le terrain, s’associer en famille, convaincre une banque, réinvestir, recruter et adapter un concept qui ne peut plus grandir comme prévu.

Il ne propose pas une recette lisse de la réussite. Il montre plutôt comment une trajectoire se fabrique à partir de décisions imparfaites, de confiance accordée au bon moment et de rencontres capables de changer l’échelle d’un projet.

À PROPOS DE JACQUES THIPTHIPHAKONE

Jacques Thipthiphakone, surnommé Tieck, est un entrepreneur rennais spécialisé dans la restauration et la création de lieux de vie. Au moment de cet entretien, enregistré en 2017, il a 32 ans, dirige neuf entreprises et emploie environ 130 personnes avec ses associés.