Deux ans de difficultés techniques avant de rendre Attractive World rentable, une première tentative de vente qui échoue, puis la création de Shapr et son développement aux États-Unis : Ludovic Huraux raconte un parcours dans lequel les rencontres changent constamment la trajectoire. Associés, investisseurs, mentor ou collaborateurs, son réseau n’est pas un carnet d’adresses, mais une manière d’apprendre, de faire confiance et de créer des opportunités.
Cet épisode a été enregistré en janvier 2018. Les chiffres, fonctions et entreprises cités correspondent à la situation de Ludovic Huraux au moment de l’entretien.
CE QUE VOUS ALLEZ RETENIR
- Pourquoi deux amis le poussent à choisir entre sa carrière dans la finance et son idée de site de rencontres.
- Comment Attractive World traverse deux années de difficultés techniques avant de lancer son modèle payant.
- Pourquoi une première tentative de vente échoue alors que l’entreprise est rentable et en croissance.
- Comment Ludovic transforme les rencontres régulières et sans attente immédiate en véritable discipline entrepreneuriale.
- Pourquoi une conversation de six heures dans un avion lui ouvre un réseau décisif aux États-Unis.
- Comment Shapr fédère près de 200 investisseurs privés autour d’une vision et d’une relation de confiance.
LES TEMPS FORTS
- 01:20 — D’où vient son envie d’entreprendre et pourquoi il quitte finalement la finance.
- 04:18 — Les deux premières années chaotiques d’Attractive World et la rencontre qui sauve la plateforme.
- 05:53 — « Et si ça n’avait été que de la chance ? », le récit sans filtre de ses difficultés.
- 07:10 — L’échec d’une première vente, puis la cession d’Attractive World en 2016.
- 10:20 — Pourquoi Shapr ne se résume pas à un « Tinder du networking ».
- 12:00 — Faire des rencontres sans attendre d’elles un résultat immédiat.
- 13:40 — Eva Haller, une mentor rencontrée par hasard dans un avion.
- 16:30 — Trois levées de fonds et près de 200 investisseurs privés réunis autour de Shapr.
- 18:57 — Sa définition d’un serial entrepreneur : une personne guidée par une vision plus que par l’argent.
Quitter la finance après l’ultimatum de deux amis
Ludovic Huraux ne présente pas son passage à l’entrepreneuriat comme une vocation parfaitement planifiée. Enfant, il s’amuse déjà à calculer le chiffre d’affaires de la boulangerie. Il envisage ensuite le marketing sportif, puis découvre le private equity. Sans être passé par une grande école, il emprunte des chemins détournés pour rejoindre un fonds d’investissement.
À 22 ou 23 ans, il siège déjà aux conseils d’administration de PME de plusieurs centaines de personnes. Cette position privilégiée produit pourtant une frustration : il observe les dirigeants et veut être à leur place. Les idées d’entreprise s’accumulent, mais pas encore le courage de quitter un emploi confortable.
Le déclic vient de deux amis entrepreneurs auxquels il parle d’un projet de site de rencontres. Leur réponse est directe : soit il quitte son poste et lance Attractive World, soit il cesse de parler de ses idées et poursuit sa carrière dans la finance. Ils proposent d’apporter les premiers milliers d’euros. Quelques mois plus tard, Ludovic choisit de se lancer.
Traverser deux années de chaos technique
Attractive World est lancé en 2007 avec un positionnement distinctif : une plateforme destinée aux « célibataires exigeants », fondée sur un principe de sélection à l’entrée. L’idée suscite l’intérêt des médias et attire des utilisateurs. Mais derrière cette traction apparente, la plateforme fonctionne mal.
Ludovic n’a ni associé technique, ni directeur marketing. Le site est d’abord développé par des étudiants, puis entièrement repris par une équipe en Tunisie. Les retards s’accumulent, les bugs frustrent les nouveaux membres et l’entreprise manque de fermer. Pendant près de deux ans, la promesse marketing progresse plus vite que le produit.
La trajectoire change avec la rencontre de Cyril Ferey, alors directeur technique chez Alice ADSL. Il recrute une équipe et reconstruit la plateforme brique par brique. Cette remise à plat permet enfin à Attractive World de passer d’un service gratuit à un modèle payant en septembre 2009.
« Monter une start-up, oui, c’est passionnant. Mais il y a aussi plein de galères. Il faut se battre. Il faut ne rien lâcher. »
Faire payer deux fois plus cher : et devenir rentable
Le nouveau modèle est un pari. L’abonnement est proposé à 60 euros par mois, soit environ deux fois le prix de Meetic évoqué dans l’entretien. Les femmes paient elles aussi, alors que cette pratique n’est pas encore la norme sur le marché. Le prix élevé doit renforcer la qualité perçue et l’engagement des membres.
Le pari fonctionne. Les taux de paiement sont suffisamment élevés pour financer la suite, puis les campagnes télévisées accélèrent la notoriété. Après plusieurs années difficiles, Attractive World devient rentable en 2013.
Ce retournement donne une leçon plus large que le seul modèle économique : une bonne idée et une forte couverture médiatique ne compensent pas un produit fragile. La croissance devient possible lorsque la technologie, la proposition de valeur et le modèle de revenus finissent par avancer ensemble.
Accepter qu’une entreprise rentable ne trouve pas immédiatement d’acheteur
En 2013, les associés essaient une première fois de vendre Attractive World. L’entreprise est rentable, en croissance et bien installée en France. Pourtant, les discussions avec plusieurs acteurs industriels n’aboutissent pas. Pour Ludovic, la déception est profonde : cinq années de travail et une marque reconnue ne suffisent pas à provoquer une cession.
L’équipe poursuit donc son développement. Ludovic, lui, comprend qu’il ne veut plus diriger l’activité au quotidien. Il recrute une nouvelle direction générale, prend de la distance avec « son bébé » et se consacre à un nouveau projet, Shapr, avec l’ambition de se développer aux États-Unis.
Une nouvelle occasion se présente en 2016. Le groupe allemand Affinitas, éditeur d’eDarling et d’Elite Rencontre, constate qu’Attractive World est plus rentable que ses activités françaises et propose un rapprochement. Après trois mois de discussions, d’audits et de stress, la vente est finalisée. Le timing correspond au moment où Shapr commence à accélérer.
Ne pas réduire Shapr à un « Tinder du networking »
L’interface de Shapr repose sur le swipe, ce qui vaut rapidement à l’application le surnom de « Tinder du networking ». Ludovic refuse pourtant cette définition. Selon lui, l’objectif n’est pas d’accumuler les profils, mais de faciliter des rencontres inspirantes dans la vie professionnelle.
L’application limite alors les suggestions à quinze profils par jour. Son algorithme s’appuie sur les centres d’intérêt professionnels, les passions, le niveau d’expérience et la proximité géographique. Le produit cherche moins à maximiser le temps passé qu’à provoquer une conversation pertinente.
Cette philosophie vient directement du parcours de Ludovic. Ses investisseurs, ses associés et plusieurs recrutements décisifs sont issus d’introductions ou de rencontres inattendues. Au moment de l’entretien, il indique avoir levé plus de 20 millions de dollars au total entre Attractive World et Shapr, uniquement auprès d’investisseurs privés.
Faire du réseau une pratique régulière, pas une demande intéressée
Ludovic n’aime pas beaucoup le mot « networking », souvent associé à une démarche opportuniste. Pour lui, le réseau doit être cultivé avant d’avoir besoin d’un emploi, d’un financement ou d’un associé. Attendre l’urgence est précisément le plus mauvais moment pour commencer.
Sa méthode tient en une habitude simple : essayer de rencontrer chaque semaine une nouvelle personne, sans attente particulière. Échanger des idées, apprendre, s’entraider et laisser la relation se construire. Cette absence d’objectif immédiat crée des liens plus authentiques et, avec le temps, de la confiance.
« Le meilleur moment pour rencontrer des gens, c’est de manière naturelle, sans forcément d’attente spécifique. »
Les opportunités deviennent alors une conséquence plutôt qu’un point de départ. Cette disponibilité lui permet de rencontrer des investisseurs, des associés, des collaborateurs, mais aussi des amis. Le réseau n’est plus seulement un levier business : il devient une source d’apprentissage et d’épanouissement.
Une conversation dans un avion qui change son arrivée aux États-Unis
La rencontre avec Eva Haller illustre cette conviction. Dans un avion entre New York et Paris, Ludovic engage la conversation avec sa voisine, alors âgée de 82 ans. Ils parlent pendant six heures. Elle lui raconte son enfance en Hongrie, sa fuite face au nazisme, son arrivée à New York, sa carrière d’entrepreneure puis son engagement philanthropique.
Le lien se prolonge après le vol. Lorsque Ludovic prépare un long séjour à New York, Eva Haller l’invite à vivre chez elle pendant un mois. Elle lui ouvre son réseau, l’emmène dans des conseils d’administration d’organisations à but non lucratif et continue de lui donner des conseils sur Shapr.
Cette relation devient presque familiale. Elle aide aussi Ludovic à mieux comprendre le marché américain et à prendre les premières décisions de développement de Shapr à New York. Au moment de l’entretien, l’application approche le million d’utilisateurs, dont plus de 60 % aux États-Unis.
Lever des fonds comme on construit une communauté
En trois ans, Shapr réalise trois levées de fonds citées dans l’épisode : 2,79 millions d’euros, 3,6 millions puis 8,4 millions. Ludovic explique avoir fédéré près de 200 investisseurs privés autour du projet.
Le processus conserve les codes classiques d’une levée : un mémo ou un deck, un historique, une vision, un business plan et de nombreux rendez-vous. Sa singularité tient au choix des investisseurs. Ludovic préfère des personnes rencontrées au fil de son parcours, avec lesquelles une relation de confiance peut se développer.
Il ne masque pas le risque. Il expose l’ambition de faire de Shapr un leader mondial et promet d’engager toute l’énergie de l’équipe pour y parvenir. L’investissement devient ainsi le début d’une aventure humaine partagée, pas seulement une transaction financière.
Entreprendre pour accomplir une vision
Pour Ludovic, un serial entrepreneur est d’abord une personne passionnée, qui se lève pour accomplir une idée ou une vision mûrie pendant des mois ou des années. L’argent ne suffit pas à expliquer pourquoi quelqu’un recrée une entreprise après une première réussite.
Ce qui pousse à recommencer, c’est l’envie d’avoir un impact, de défendre une conviction et de résoudre un problème de manière presque obsessionnelle. De la rencontre amoureuse à la rencontre professionnelle, ses deux entreprises prolongent ainsi la même intuition : une conversation peut modifier une trajectoire, à condition d’être suffisamment curieux pour la provoquer.
POURQUOI ÉCOUTER CET ÉPISODE ?
Cet épisode court condense plusieurs passages rarement racontés dans les récits de réussite : un produit inutilisable malgré l’intérêt du marché, deux années au bord de l’échec, une première tentative de vente infructueuse et la difficulté à prendre du recul sur l’entreprise que l’on a créée.
Il apporte surtout une méthode très concrète pour penser le réseau autrement. Rencontrer régulièrement de nouvelles personnes, avant d’avoir besoin d’elles, permet de construire des relations sincères et d’ouvrir des possibilités qu’aucun plan ne peut entièrement prévoir.
À PROPOS DE LUDOVIC HURAUX
Ludovic Huraux est un entrepreneur français, fondateur d’Attractive World et cofondateur de Shapr. Au moment de cet entretien, enregistré en 2018, il dirige Shapr, une application de rencontres professionnelles proche du million d’utilisateurs, et partage son temps entre Paris et New York.
RESSOURCES CITÉES
- « Et si ça n’avait été que de la chance ? L’aventure sans filtre d’Attractive World à Shapr », de Philippe Marsaud (StartupBegins, 2017) : ouvrage consacré au parcours de Ludovic Huraux.
- Attractive World : plateforme de rencontres lancée en 2007 puis cédée au groupe Affinitas en 2016.
- Shapr : application de rencontres professionnelles dirigée par Ludovic Huraux au moment de l’entretien.
